ludwig

Inscrit le: 02.10.2005
Messages: 59
> Album Photo
|
Posté le: 15-05-2008 12:34
Sarkozy et les gazettes
Il n'est pas le premier président à faire la danse du scalp autour des malheureux journalistes. Mais avec lui, c'est l'amour vache
Nouveau et intéressant. Lors de la rencontre entre Nicolas Sarkozy et les députés de sa majorité, le 7 mai dernier, c'est la presse de droite ou du centre qui a dérouillé et non «le Nouvel Obs» et «Libé». Il faut savoir que le press bashing, la baston contre les médias, est un des grands classiques du président. Pas un journaliste en visite à l'Elysée qui n'ait droit au rituel quart d'heure de récriminations contre ses confrères pas contre lui, bien sûr, qui est épatant, mais contre les autres qui sont des amateurs, des sectaires, des médiocres, notamment qui l'eût cru ? ceux de «l'Express», du «Journal du Dimanche», du «Parisien» et, pour rétablir l'équilibre, de «Marianne». Sans compte l'AFP, condamnée pour des crimes qu'elle n'a pas commis. Et les députés de droite eux-mêmes, qui n'ont rien tenté pour obliger les médias à faire tout le raffut souhaitable autour de Ségolène Royal, condamnée dans un conflit du travail. Et le «JDD» qui s'est trompé de sondage : il a omis de commenter celui qui était le moins défavorable à Nicolas Sarkozy ! Dehors, donc, Jacques Espérandieu, dehors sans phrases et sans préavis !
Ce n'est pas comme «Paris Match». Depuis que son président-directeur, Alain Genestar, s'est fait virer pour avoir publié des photos de Cécilia Sarkozy en compagnie de son futur époux, ils se le tiennent pour dit, à «Paris Match» ! Et quand ils sont admis à l'Elysée, dans l'intimité du couple Carla-Nicolas, qui imaginent-ils pour commenter les clichés du bonheur présidentiel ? Eh bien, Carla, justement ! C'est plus sûr. Et c'est un bon choix. Elle a trouvé son mari beau, calme, rassurant. Et cela, convenons-en, aucun journaliste n'y aurait pensé.
Oh, bien sûr, Nicolas Sarkozy n'est pas le premier responsable politique de haut niveau à faire la danse du scalp autour des malheureux gazetiers. De Gaulle estimait que, la presse écrite étant tout entière d'opposition, la télévision appartenait de droit à l'Etat et au pouvoir en place : d'où la fameuse ligne directe entre le ministre de l'Information, Alain Peyrefitte, et la rédaction en chef de la chaîne unique... Mitterrand en usait autrement, grâce à un mélange subtil de flatteries et d'intimidation. Il réservait à quelques grandes signatures les égards et les entretiens particuliers, notamment à la veille des décisions majeures. Le reste du troupeau suivrait. Envers ce dernier, une alternance de punitions plus d'invitations à l'Elysée ! et de mots aimables soigneusement dosés. «Vous ne m'aimez pas !», jetait-il, désolé et fataliste, à un malheureux journaliste condamné à combattre, par des articles respectueux, ce jugement délibérément téméraire. Avec Nicolas Sarkozy, nouveau registre, celui de la passion. Tutoiement, connivence, mais aussi agressivité féroce, mépris. C'est l'amour vache. Relisez Yasmina Reza, qui avait vu juste la première, et lisez le témoignage de notre confrère du «Monde», Philippe Ridet. (1)
Mon dieu, mais quelle idée cet homme se fait-il d'un député ? Celui-ci n'a-t-il rien de mieux à faire que du lobbying auprès de la presse ? Et quelle idée d'un journaliste ? Avant d'être gouvernemental ou d'opposition, celui-ci n'a-t-il pas pour premier devoir d'informer ses lecteurs ?
La ligne directe qui reliait jadis Matignon à l'ORTF a été heureusement coupée. Mais celle qui relie aujourd'hui l'Elysée aux principaux directeurs de journaux, presque tous des amis, des «frères» de Nicolas Sarkozy, au dire d'Arnaud Lagardère, cette ligne-là n'a jamais autant fonctionné. Arnaud Lagardère, justement : c'est de lui que dépendent «Paris Match» et «le Journal du Dimanche». Et il faut se souvenir qu'avant le cruel retournement de conjoncture actuel, les premiers mois du quinquennat ont été marqués dans la presse par un concours de flagorneries sans précédent. Certes, il y aura toujours du capital et des capitalistes derrière un journal. C'est un mal nécessaire. Les deux questions qui se posent sont pourtant les suivantes : de quelle indépendance les journalistes disposent-ils par rapport à leur capitaliste ? Et de quelle indépendance celui-ci dispose-t-il par rapport au pouvoir ? Dans le cas d'un marchand d'armes ou d'un avionneur, la cause est entendue. Et la concentration entre les mêmes mains du pouvoir économique, du pouvoir médiatique et du pouvoir politique est un vrai déni de démocratie. Au milieu de tant de textes inutiles, à quand une loi pour interdire aux marchands de canon de se faire marchands de papier ?
«Le Président et moi», par Philippe Ridet, (Albin Michel)
(1)«L'Aube, le soir ou la nuit», par Yasmina Reza, (Flammarion)
Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur
|
|